« titre de la série »

Voyage en paradis Ryukyu

Considéré comme le “Hawaï japonais”, Okinawa conserve de nombreux savoir-faire et une culture particulière issu des traditions de l’ancien royaume Ryukyu.  

Héritage des populations de Ryukyu :

Fête du 15 août du calendrier lunaire, musée du quai Branly-Jacques Chirac

Danse traditionnelle Eisâ des jeunes gens, Musée du quai Branly-Jacques Chirac

L’archipel de Ryukyu se compose de différentes d’îles divisées entre les préfectures Kagoshima au nord et celle d’Okinawa au sud dont chacune d’elle possèdent leur propre dialecte.

L’ensemble d’îles se réunit en royaume à partir du XIVème siècle et resta autonome jusqu’en 1879 : son indépendance lui a permis de développer un patrimoine immatériel distinct et riche avant son annexion par l’empire du Japon durant l’ère Meiji.

La culture Ryukyu est basée sur un système fondamentalement matriarcal où les femmes sont considérées comme les gardiennes du foyer, de la religion et de l’héritage culturel, surtout textile. Toutefois, ces traditions se sont peu à peu perdues à la suite de l’annexion du royaume. 

Le bingata : un joyau culturel japonais  

Bingata, musée du quai Branly-Jacques Chirac
kimono pour jeune garçon, musée historique de la ville de Naha

Au Musée historique de la ville de Naha, un magnifique Kimono bingata en crêpe de soie doublée repose dans les collections. Paré de phénix et de pivoines, alliant rouge et jaune, couleurs autrefois réservés à la royauté de Shiri (Royaume Ryukyu).  

Vêtement conçu pour les rites de passage, ce kimono a accompagné un jeune garçon durant son passage à l’âge adulte. Le jaune vif est à base d’orpiment, un minéral toxique contenant du sulfure et utilisé comme colorant. Le bingata est une des techniques pour laquelle le sud de Ryukyu, est le plus connue. Cette technique de décor textile réalisé à la main, à l’aide de pochoirs et pinceaux demande minutie et de longues heures de travail : on peut parler d’une semaine pour le décor d’obi de kimono! 

Le bingata permet de réaliser des décors riches, aux couleurs flamboyantes, dont l’île d’Okinawa reste célèbre. Prisée par les royaumes voisins des Ryukyu, des textiles bingata furent utilisés en tributs, avant d’être instauré en tant que technique de teinture pour la royauté au XVIIIème siècle. Cette technique devint « Important Intangible Cultural Asset of Japan » en 1996. 

La tradition du bashofu

Kyoto Women’s University, Lifestyle Design Laboratory

Le bashofu, élu Propriété Culturelle Intangible depuis 1950, était à l’origine un tissu utilisé par la cour royale Shuri puis par les guerriers pour les vêtements – ushinchi – et pour les furoshiki, tissu d’emballage. L’usage du textile se répandit bien plus tard aux classes populaires. Ce tissu léger et souple porté en kimono courts est décoré de motifs divers réalisés directement pendant le tissage : certains spécialistes identifient dans ces motifs la représentation d’éléments de faune et de flore familiers des habitants de Ryukyu, tout comme les motifs géométriques tatoués sur la peau des femmes, elles-mêmes tisseuses du bashofu.

Kyoto Women’s University, Lifestyle Design Laboratory
Kyoto Women’s University, Lifestyle Design Laboratory

Associé au tissu à charge sacrée et rituel, ces motifs géométriques permettraient d’amplifier le caractère apotropaïque, c’est-à-dire protecteur, du bashofu. A des fins rituelles, la bashofu était utilisé pour sceller l’âme, l’esprit, d’une personne défunte ou malade dans son corps. Il pouvait aussi être utilisé comme une amulette, une protection donner à un voyageur dans l’espoir de son retour sain et sauf. 

« C’est presque comme si Okinawa avait été créé pour la fabrication du bashofu. Dans le village de Kijoka chaque grand-mère, épouse, et fille est experte dans ce travail [le tissage de bashōfu]. Tout le monde sait filer, nouer, teindre et tisser. Le village compte environ 200 ménages, toutes activement engagées dans la production de bashofu. Il ne doit pas y avoir beaucoup de villages comme celui-ci existant sur terre. […] chaque maison émet le son des métiers à tisser »  

Yanagi Sōetsu (traduction d’Hélène Trébuchet)

La femme et la transmission de l’héritage culturel et spirituel

Le tissage du bashofu est une affaire de femmes : chaque foyer possédait un métier à tisser dans le but de pouvoir vêtir le ménage. Elles s’occupaient de tout le processus de fabrication, du filage au tissage en passant par la teinture des fils. Ainsi pouvaient-elles insuffler au textile un pouvoir spirituel et protecteur pour le destinataire du produit fini : les jeunes femmes tissent de véritables déclarations d’amour. Le motif minsa, pouvant être traduit par « forever love » ou “forever yours”, par exemple était tissé pour les furoshiki du bien-aimé afin de le protéger en toute occasion. 

motif minsa; Okinawa Island Guide
exemple de Furoshiki, musée national des Arts asiatiques Guimet

Parmi ces motifs, nous retrouvons aussi des éléments géométriques similaires aux tatouages des tisseuses. Cette tradition du tatouage, le hajichi, s’est perdue à la suite de son interdiction en 1879, lors de l’annexion de l’archipel par le Japon. Sa pratique est d’ailleurs similaire à celle de groupes ethniques taiwanais. Principalement utilisé à Okinawa, le hajichi était porté par les femmes de toutes les couches de la société : les femmes de l’aristocratie portaient des tatouages très ornés, entremêlés, pouvant remonter jusqu’aux avant-bras, alors que les femmes de la classe populaire portaient des formes plus géométriques. 

femmes filant le bananier, Kyoto Women’s University, Lifestyle Design Laboratory
photo de groupe, Kyoto Women’s University, Lifestyle Design Laboratory

A la fois symbole de protection et sociale, le hajichi embellissait les mains de femmes, les rendaient plus séduisantes. “Les hommes convoitaient les femmes au hajichi, pensant qu’avec de si belles mains, elles devaient être d’excellentes cuisinières.” Yoshimi Yamamoto (traduction personnelle) 

Avec l’interdiction par l’empire japonais, que la spécialiste pense être un moyen d’Occidentaliser le pays, le tatouage fut décrié, perdant toute considération esthétique. Les femmes portant le hajichi furent mises au ban de la société, faisant peu à peu disparaître sa tradition. 

Maurice Gall, 1952
Hiroaki Yamashiro, Nakata 1973

Retour aux sources des enfants de Ryukyu :

« Les femmes incorporaient le motif minsa dans les tissus d’emballage offerts à leur bien-aimé avant leur départ en mer pour leur souhaiter un bon retour sain et sauf. Cette œuvre d’art est conçue comme une lettre d’amour à mon héritage culturel, souhaitant qu’elle puisse revenir à moi saine et sauve. »

Dane Nakama (traduit de l’anglais par Brenda Seck)
forever yours, Dane Nakama, 2021
Laura Kina, Hajichi #2 (Okinawan Tattoo), 2010.
Oil on wood. Courtesy of the artist.

Le jeune artiste américain d’origine Uchinanchu (Okinawa) Dane Nakama, à travers ses œuvres d’art, tente de retisser les liens avec sa culture d’origine.  

Aujourd’hui, la revendication de la culture Ryukyu se fait plus forte chez les jeunes générations issues de cet héritage : les jeunes femmes redécouvrent le hajichi, le bashofu est remployé et ennobli, le bingata célébré. Les techniques sont remployées et élevées au rang d’œuvre d’art à part entière.